Génocide au Rwanda : le rapport Duclert ne livre qu’une part de vérité

Génocide au Rwanda : le rapport Duclert ne livre qu’une part de vérité

Si le rapport Duclert contribue à établir le rôle de la France dans le génocide des Tutsi, les chercheurs n’ont pas eu accès à toutes les archives et ont passé certains événements sous silence.

« Les enseignements de l’histoire ne doivent pas être combattus […], ils redonnent de l’honneur et de la dignité quand vient ce temps de la conscience, de la connaissance de toute la réalité du monde. »  Les mots choisis sont puissants. Pour la première fois, une parole publique et officielle assume, avec force, le rôle central joué par la France au Rwanda entre 1990 et 1994.

« Responsabilités lourdes et accablantes » ; « aveuglement continu des responsables politiques » ; participation des choix français « à la désintégration du champ politique rwandais »… Autant de formules assénées dans le rapport de la Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi (1990-1994), présidée par l’historien Vincent Duclert (CNRS-EHESS) . Présenté publiquement à Emmanuel Macron le 26 mars, ce texte marquerait, selon le président français, « une avancée considérable » dans la quête de vérité.

Pressions constantes

Les mots choisis sont d’autant plus forts qu’ils s’appuient sur un millier de pages de texte et sur le travail de quatorze historiens et juristes qui ont su naviguer au sein d’une masse d’archives considérable (près de 8 000 documents exploités), principalement issues des archives publiques de l’État français (exécutif, ministères, armée) et parfois inédites.  Des documents qui permettent à la commission à la fois d’apporter des informations nouvelles et de confirmer, de manière essentielle, des connaissances jusqu’ici établies sur des bases documentaires fragiles.

Les processus de décision des responsables politiques, des hauts fonctionnaires et des gradés de l’armée sont auscultés à travers les perceptions que ces acteurs avaient du terrain rwandais. Le rapport Duclert offre ainsi des éclairages décisifs sur le choix des autorités françaises de s’impliquer dans le conflit rwandais en octobre 1990, sur les pressions constantes de l’état-major particulier de François Mitterrand en faveur de l’engagement de la France auprès de Juvénal Habyarimana ou encore sur « l’intervention militaire indirecte, mais directive » des troupes françaises au Rwanda d’octobre 1990 à décembre 1993.

Particulièrement bienvenu, le dernier chapitre – « Gouverner l’État dans la crise rwandaise » – propose une analyse clinique des dysfonctionnements institutionnels de la Ve République, la commission identifiant certaines « pratiques irrégulières d’administration », « des dérives institutionnelles couvertes par l’autorité politique », « de(s) chaînes parallèles d’administration et même de commandement ».

L’ensemble se démarque nettement des théories négationnistes ou complotistes. Les membres de la commission déconstruisent ainsi la thèse du double génocide et parviennent à décrire, avec une certaine justesse, les responsabilités respectives des acteurs rwandais. Le mérite de ces chercheurs est d’autant plus louable qu’ils ont travaillé dans des conditions difficiles, sur un champ traversé par un quart de siècle de débat public tendu.

Ils ont su répondre à la commande politique en deux ans seulement, avec des archives qui ne leur ont pas toutes été ouvertes (celles de la Mission d’information parlementaire de 1998, conservées à l’Assemblée nationale, leur ont par exemple été refusées). Ils ont aussi été confrontés à une succession de polémiques liées à la mise à l’écart de certains historiens spécialistes lors de la nomination de la commission (Hélène Dumas et Stéphane Audoin-Rouzeau), à des démissions (Annette Wieviorka, Christian Vigouroux) ainsi qu’à des accusations de « parti pris » en faveur de l’armée française visant une des membres de la commission, Julie d’Andurain, qui a de ce fait quitté la commission en novembre dernier. 

Le résultat s’annonçait très problématique ; il ne l’est pas, et la matière proposée constituera à n’en pas douter une source utile aux recherches à venir.

Pas de témoignages

Pour autant, une lecture historienne scrupuleuse du rapport en révèle les limites. Surprenante est d’abord l’absence presque totale de références aux travaux scientifiques qui ont permis aux savoirs sur le génocide de progresser depuis 1994. Le contenu du rapport bénéficie de ces acquis scientifiques, de nombreux faits étant connus et de nombreuses pièces d’archives déjà exploitées. L’effacement de l’historiographie classique apparaît ainsi étrange : les chercheurs de la commission donnent le sentiment de révéler, page après page, une histoire encore ignorée, même lorsque celle-ci est établie et documentée.

Jeune Afrique

Maliba 24.net

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